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Nouvel Observateur du 11 au 17 juillet

Éloge de la vanité

Par Andreï Vieru, Grasset, 320 p., 20 euros.

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Le pianiste et écrivain Andreï Vieru doit être agacé qu'on rappelle à son sujet l'autre Roumain, Cioran. Mais comment l'éviter, s'agissant de courts textes, hyperléchés, écrits directement en français et situés dans les alentours de La Rochefoucauld? Il a de plus que Cioran l'humour, le "je", l'examen exclusif de ce qui se cache dans les interstices des relations humaines, où l'on ne va jamais. Et une certaine tranquillité, un art délicieux de prendre son temps pour déplier tout ça...

Jacques Drillon

Marianne

Heureux les heureux

Pianiste roumain, Andreï Vieru est aussi un prodige d'esprit français, chez qui la flnesse le dispute à la profondeur. II en fait l'éclatante démonstration dans son Eloge de la vanité.

LES ESSAIS miniatures d'Andreï Vieru sont aussi brillants que désagréables pour la pensée convenue.

Les esprits littéraires typiquement Français viennent souvent d'ailleurs, décalés de naissance ou par vocation. Mme de Staël pérorait sur la Riviera lémanique (côté suisse), Chateaubriand fut forgé par son exil à Londres, Stendhal a fixé sa patrie réelle en ltalie, etc. Dans le cas d'Andreï Vieru, le décalage est double : c'est un artiste - le grand pianiste que I'on sait - et il est roumain. Double ration de distance utile. Il nous livre ici un recueil aussi brillant que désagréable pour les pensées convenues sous nos cieux français.

Le tout sous une forme littéraire soutenue, et étrange, qui n'est ni la forme brève du moraliste qui saisit son objet et lui règle son sort dans une formule frappante, ni un recueil d'aphorismes, ni une série de fragments, mais qui emprunte à tout cela et forme une sorte decollection d'essais miniatures autour du thème de la vanité, le thème français par excellence. Beaucoup de chapitres brefs, donc, avec des prétextes variés, allant d'une analyse à rebours du thème du suicide chez Cioran jusqu'à des considérations sur la rivalité de Mozart et de Salieri. On croise I'orgueil, la vanité, et surtout I'envie, à laquelle I'auteur attribue beaucoup de vertus sociales.

Par-dessus tout, en artiste, Vieru ne croit qu'au don, qui structure Ia vie d'un homme, I'oriente, le découvre à lui-même, marque la ligne de partage entre rater et réussir son existence. Il vénère la hiérarchie, la distinction du grand et du petit, du génie et du talent, comme la conséquence intellectuelle du don. Le mérite, qui est une manière d'essayer de s'attribuer un don que la vie ne nous a pas distribué et de monter dans la hiérarchie artificielle des honneurs sociaux, n'est pas tellement son problème : "Si le mérite entrait dans les visées de la Providence, les voies du Seigneur ne seraient pas impénétrables", dit-il drôlement. Cette conception pourrait déboucher sur un jansénisme pesant, mais elle tourne toujours en férocité joyeuse, en célébration décomplexée de I'injustice distributive. Plus personne n'ose aussi spirituellement, savamment et finement insulter la misère humaine.

Marin de Viry

Les Lettres Françaises

ANDREÏ VIERU, PARADOXES ET MORALE DE LA MUSIQUE

Même si le pianiste Andreï Vieru n'était pas écrivain, son cas serait singulier. Même s'il n'était pas mathématicien, on s'interrogerait déjà sur l'étrangeté de sa personnalité. Et pourtant, ce Roumain, installé en France depuis une vingtaine d'années, fils du compositeur Anatol Vieru, n'a rien fait, contrairement à tant de concertistes - pour certains d'entre eux du reste admirables, pour d'autres médiocres et, précisément, dépendant de I'image que les medias ont construite avec leur complicité -, pour s'inventer une figure d'original. Il a certes enregistré de grandes interprétations d'œuvres réputées difficiles, techniquement et artistiquement, qui réclament non seulement du brio, mais une profondeur d'analyse et d'intériorisation qu'on attend plutôt de la maturité : les Variations Diabelli, les Variations Goldberg, la Sonate en si mineur de Liszt, des œuvres de Scriabine. Ses interprétations le plus souvent "live" du Clavier bien tempéré, de l'Offrande musicale, de l'Art de la fugue sont des moments d'austère émotion que personne n'oublie. Bien entendu, on pense à son compatriote, le chef Celibidache, qui n'avait pas avec les enregistrements les meilleurs rapports et dont les captations radiophoniques ou pirates apparaissent maintenant comme des instants de grâce musicale unique.

Mais il est difficile de comparer Andreï Vieru à qui que ce soit, tant il se défie des mises en scène et généralise son soupçon à toute forme d'autoreprésentation, d'autocélébration jusque dans certaines modesties affichées. Les concerts, on I'aura compris, ne sont pas, pour lui, la seule occasion d'exprimer son rapport au monde. Mais il ne les dédaigne pas au point de disparaître tout à fait de la scène. On peut I'entendre régulièrement jouer ses maîtres. Les plus chanceux I'ont entendu à La Roque-d'Anthéron, à la Maison de la radio, à la Cité de la musique, au Châtelet. Parfois dans une salle plus secrète, pour un public choisi.

On craint parfois qu'il n'abandonne l'interprétation musicale en public. Que comme certains de ses confrères, il s'éclipse pendant quelques années pour reparaître avec plus d'éclat. Mais cela aussi au fond relèverait de la vanité, de cette vanité qu'il conspue tout en la trouvant inévitable. D'où le titre ambigu et ironique de son livre, qui aurait pu tout aussi bien être "Tombeau de la vanité". Car, quand il n'est pas devant son clavier, avec ou sans public, Andreï Vieru écrit.

Il se souvient de I'amitié intense qui le lia à certains philosophes de son pays (comme Terente Robert, dont il a traduit parfois des textes en français) et surtout à Cioran. De Cioran, il a la mélancolie rieuse et le goût du paradoxe, qui décourage tout consensus. Est-il donc à ce point roumain ? De mère russe, Andreï Vieru est un grand connaisseur de la littérature classique du pays maternel. Comme Nabokov, il met très haut Pouchkine l'intraduisible... qu'il traduit cependant en français. Son père a écrit un opéra sur le livret de Pouchkine, Mozart et Salieri, et ce livret est en bonne place dans l'Éloge de Ia Vanité, car, bien entendu, les rapports conflictuels des deux musiciens touchent de près à ce problème de la vanité.

De son enfance sous Ceausescu, il reste, bien entendu, de nombreuses traces dans la psychologie d'Andreï Vieru. Cette tyrannie, il I'a haie et fuie. Il en dénonce encore les ridicules qu'il a perçus du côté de I'art, mais il en retrouve aussi des imitations dans un monde dit "libre". Car le totalitarisme stalinien se reproduit aussi dans d'autres milieux et d'autres cultures. Mais son humour lui permet de représenter les pires situations sous un jour assez drolatique, comme dans les chapitres "Gloire par procuration", "Théorie et pratique de la délation". "L'ambition de dire vrai" ou "Du désir de plaire au prince".

Si Andreï Vieru se contentait de poser un regard sarcastique sur les échecs, les ambitions grotesques, les petitesses de I'humanité, il serait ce qu'on appelle un moraliste cinglant. Mais il n'écrit pas seulement pour ridiculiser des systèmes pitoyables de vedettariat, de médiatisation, de course à la gloriole, de jalousies et d'envies. Il va plus profondément dans l'autoanalyse et ne se tient pas pour exempt des défauts qu'il traque chez les autres. Confessant une angoisse qu'il eut en interprétant un passage délicat du Deuxième Concerto de Prokofiev, il souligne sa frayeur non pas de manquer une note dans une cascade diabolique, mais au contraire de n'en sauter ni déformer aucune. La modestie, dit-il, n'est finalement pas si louable, puisqu'elle a plutôt pour cause la peur. "Ma modestie elle-même n'est que l'expression muette de la frousse que je ressens devant toute responsabilité." Mais le raisonnement continue, ne s'appesantissant pas sur cet aveu. Et il s'approfondit: sa modestie n'était-elle pas la crainte d'assister à sa métamorphose en vanité et, dit-il, en "roguerie" ?

Bien entendu, on peut lire ce livre comme une sorte de renouveau de la tradition des moralistes du XVIIe siècle français, avec, çà et là, des incursions dans le merveilleux pessimisme de Mme du Deffand et de son fameux "ennui", redouté, amadoué, accepté, transfiguré. Les mélomanes, cela va de soi, devraient en priorité lire Vieru, suivis immédiatement des observateurs politiques, des philosophes et des mathématiciens. Il réussit la curieuse prouesse de mêler une critique de la communication et de la fabrique des idoles et des fausses valeurs à une introspection humoristique et décapante et à une mise à nu du travail artistique. Les artistes qui savent parler de leur art sans complaisances techniques et sans ravissement face à leur propre personne sont assez rares pour qu'on s'intéresse à cet exemple unique de virtuosité et d'honnêteté de la pensée.

René de Ceccatty

 

Le Figaro

Andreï Vieru : Éloge de la vanité

QUAND LE PIANO S'EMBALLE

Le musicien d'origine roumaine jette un regard cruel sur notre ère du mensonge.

Nous le savons depuis L'Ecclésiaste : chaque créature est "asservie à la vanité" - ("subjecta est vanitati"), cette forme déplacée d'orgueil, un des sept péché capitaux. Si l'orgueilleux se suffit à lui-même, le vaniteux a besoin des autres. Son infatuation se nourrit impérieusement d'autrui. C'est le constat du Franco-Roumain Andreï Vieru : "L'orgueilleux veut être réellement ce que le vain voudrait seulement paraître."

Dans son essai brillant et impertinent, découpé en une soixantaine d'entrées, il a fait le tour de la question de la vanité. Décidément, après Benjamin Fondane, Ionesco, Gherasim Luca, Paul Celan... les Roumains de France ont toujours quelque chose a nous apprendre. Vieru, lui, est écrivain par défaut : sa renommée, il la doit à ses talents de pianiste et a ses interprétations de Bach, Beethoven (suprêmes Variations Diabelli) ou Liszt. En 2007 il avait publié un ouvrage inclassable, Le Gai Ecclésiaste, où il nous entretenait de Gide, de Lowry, du compositeur Mauricio Kagel... Aujourd'hui, la cinquantaine bien entamée, il met les pieds dans le plat, sans pour autant jouer au moraliste ou endosser les oripeaux de la misanthropie.

Le titre d'Éloge est trompeur : il est commercial. Il n'annonce pas les talents de satiriste et d'ironiste de son auteur. Les têtes de chapitre parlent d'elles-mêmes : "À quoi sert un public ?", "Orgueil et suicide", "Staline et la musique", "Du désir d'être loué", "Du plagiat à l'hommage", "L'ambition de la légèreté". Il y a chez Vieru du Chamfort et du Boileau, du prince de Ligne et de la prescience balkanique.

En s'attardant (à travers des anecdotes, des rencontres) sur les satellites de la vanité (mérite, réussite, reconnaissance), l'auteur en dénonce les revers : jalousie, frustration, corruption. Cela tombe bien, nous sommes en plein dans l'ère du mensonge, porté par le despotisme technologique : "Les bien-pensants auront beau dire, nous vivons en vérité au beau milieu du Mal, de la Laideur et du Mensonge." Moins sombre, plus sarcastique que le "penseur crépusculaire" (Cioran), Vieru provoque ici ou là toujours avec élégance. Ainsi : "Le totalitarisme n'est pas que la forme couronnée de la démocratie ; il constitue aussi la forme parachevée de la dictature." Et Vieru sait de quoi il parle, venant d'un pays où régnait la terreur insidieuse de la Securitate. À chacune de ses pages, on ne pourra que louer sa lucidité, son regard dérangeant : "Nul ne réussit à devenir vraiment ce qu'il voudrait être. L'orgueil est une forme d'égoïsme en général déraisonnable."

Ceci n'est pas un livre, ceci est un compagnon, de ceux dont on aime la présence, la chaleur, le réconfort. En un mot : le tempérament.

Thierry Clermont

L'Éducation Musicale

Andreï Vieru : Le gai Ecclésiaste

Quel bonheur de lire un ouvrage d'une aussi radieuse intelligence, servi par une langue d'une pureté digne de celle d'un Cioran ! Les écrivains roumains seraient-ils nos derniers grands prosateurs ? Fils du compositeur roumain Anatol Vieru (1926-1998), et lui-même pianiste professionnel, l'auteur du Gai Ecclésiaste a ici réuni tout un florilège d'essais sur la musique, la philosophie, la littérature, les arts plastiques, la psychanalyse, les mathématiques... dont les moindres qualités ne sont assurément ni l'insolence ni la profondeur de pensée.

 

Bulletin critique du livre français

Le gai Ecclésiaste : regards sur l'art / Andreï Vieru

On connaissait essentiellement les talents de musicien d'Andreï Vieru, pianiste virtuose né en Roumanie et interprète de versions particulièrement exigeantes des Variations Goldberg et du Clavier bien tempéré : on le découvre aussi, dans Le Gai Ecclésiaste, paru aux éditions du Seuil, essayiste érudit et profond, capable de parler d'art comme de mathématique, et de passer du grave au léger ou de l'émotion à l'ironie.

Andreï Vieru commence par rendre des hommages : à son père d'abord, grand compositeur, puis à un autre grand Roumain ayant vécu en France, Emile Cioran, auteur d'aphorismes et créateur d'une philosophie de la vie pessimiste, où I'ironie mordante a du mal parfois à cacher les blessures de I'écorché vif. De ce dernier, Andreï Vieru reprend la forme (le court essai) et le ton (qui va parfois jusqu'à la satire piquante, et témoigne de la volonté de ne pas s'en laisser compter), mais pas la vision du monde. Au contraire, c'est une profonde joie de la pensée qui se rencontre au fil de ces pages savantes, où les lectures se mêlent aux expériences vécues, les lignes d'algèbre et les portées musicales pour décortiquer les évidences qui n'en sont pas, les pensées toutes faites et autres aberrations de l'esprit, qu'un être aussi rigoureux ne peut s'empêcher d'épingler. Il manie habilement le paradoxe et I'assertion problématique, mais c'est toujours pour faire avancer le débat (ainsi sur la question du retour aux instruments anciens dans les performances musicales, auquel il s'oppose, ce qui peut surprendre). Qu'il parle en spécialiste, en témoin (notamment lorsqu'il évoque le bloc communiste où il est né et a vécu avant de venir en France) ou en amateur éclairé (ainsi des essais qui évoquent A. Gide ou J. D. Salinger), le pianiste nous offre une belle variation chorale qui respire l'intelligence et la liberté de pensée.

 

Le Monde de la Musique

Réflexions d'un pianiste

Andreï Vieru est un pessimiste gai, si l'on en croit le titre de son livre. Il dissipe nos illusions, éclairant les sujets qu'il traite avec une impitoyable lucidité mais aussi avec le goût du paradoxe. De John Cage, Glenn Gould, J.S. Bach et Miles Davis, on passe à la littérature et à la philosophie. "L'itération, écrit Andreï Vieru, semble constituer un des grands invariants de la pensée humaine." La stimulation chez lui est assurément itérative. Qu'il y ait là quelque obsession (volontiers créative), on ne le peut nier, mais ce que le lecteur reçoit, c'est une stimulation qui le préserve de ce mal du nouveau siècle qu'est la pensée unique.

Jean Roy

Diapason

Les fils attentionnés

La plupart des compositeurs disparaissent corps et biens le jour de leur mort ; je veux dire que nul ne se soucie de la survie de leur œuvre, et il est tout de même assez rare (oui, Vivaldi sans doute) que la lointaine postérité répare les injustices. Et puis, il y a les fils attentionnés ; c'est à eux que je songe en lisant Le Gai Ecclésiaste (le Seuil), collection d'articles que le pianiste Andreï Vieru a donné à la Nouvelle Revue Française. Articles qui révèlent une large culture littéraire, un intérêt non dissimulé pour les mathématiques et une vision originale du monde musical - le "martien" Glenn Gould, "merveilleux et monstrueux à la fois", Chostakovitch qui parvint à transformer sa panique en génie, ou Miles Davis, expert en équivoque... Et puis il y a le premier chapitre intitulé "Art et nécessité", témoignage de l'admiration lucide que l'auteur a porté à son père "le seul sans arrière-pensées que j'aie connu". Compositeur, le Roumain Anatol Vieru ne connaissait ni l'envie ni la rancune ; il travaillait du matin au soir dans un pays "qui vit toujours à l'heure de la sieste". Enfin, d'une "modestie maladive", il supportait mal qu'on l'applaudisse. Puis-je témoigner à mon tour ? J'ai eu la chance de connaître Anatol Vieru, modeste et talentueux, en 1971, lorsque nous avions programmé au Festival de Royan son Crible d'Eratosthène et Ecran, dirigé par Bruno Maderna en création mondiale. Anatol Vieru est mort en 1998 ; grâce à l'attention filiale, l'Ecran et le Crible seront peut-être sauvés des eaux...

Claude Samuel

Diapason

Mélancolie consolatrice

En parcourant ce recueil de textes d'Andreï Vieru - déjà publiés, pour certains, dans la Nouvelle Revue Française -, on retrouve la "mélancolie consolatrice" qu'on pouvait déceler dans les enregistrements du Clavier bien tempéré par le pianiste roumain (cf. no 534).

Qu'il traite de musique, de littérature, de peinture, ou de mathématiques, Vieru mêle érudition et ironie nostalgique, dans un style vivant qui se lit avec plaisir. Sur les chemins escarpées de cette pensée originale, on croisera les figures d'Anatol Vieru (le père, compositeur) et de Cioran (auquel la tonalité générale de ces réflexions fait souvent songer), mais aussi de Salinger, de Glenn Gould, de Chostakovitch, du physicien américain Mitchell Feigenbaum, du philosophe Terente Robert et de bien d'autres encore. Exigeant et inattendu, ce livre surprendra son lecteur, le poussant à s'interroger lui-même sur les relations entre musique et langage, ou sur l'association entre jeux pianistiques et styles de pensée. Et il lui donnera envie de réécouter les disques de l'auteur, afin de voir comment celui-ci se joue en pratique de certains des paradoxes qu'il analyse si inopinément.

Jérôme Bastianelli

Nouvel Observateur

Le premier livre d'un grand pianiste. Les variations Vieru

Andreï Vieru est très exactement un esprit retors. Il est le parangon des esprits retors. Il est plus retors que le plus retors des retors. Voilà un pianiste très exigeant de style (il a enregistré les Variations Goldberg et le Clavier bien tempéré), qui est aussi philosophe et mathématicien.

Roumain d'origine, vouant à la langue française la même minutieuse culpabilité que son compatriote Cioran, Andreï Vieru n'est d'accord avec personne, et plus subtil que tous. Dans ce recueil de textes (souvenirs, portraits, essais, critique), il élève la mauvaise foi au rang des beaux-arts, comme un autre l'a fait de l'assassinat. Par exemple, il montre la vanité de tout système de "classification à deux termes", mais classifie à chaque ligne. À trois termes, bien sûr, ou quatre, avec subdivisions arborescentes. Qu'il parle de Salinger, de Gide ou de Cioran, de Gould ou de Miles Davis, de son père compositeur ou des collectionneurs, il insinue ses fortes mains de pianiste austère dans les évidences les moins discutables, il les touille avec lenteur et gravité, de sa manière pointilleuse et maniaque, non toujours dépourvue d'une ironie Mitteleuropa si charmante qu'elle fait tout admettre.

C'est qu'Andreï Vieru est terriblement intelligent, et admirablement orgueilleux. Respect !

Jacques Drillon

Revue des deux mondes

Le Gai Ecclésiaste

On pourrait se dire qu'Andreï Vieru a improvisé ce livre, que les mots sont venus à la même vitesse que les notes qu'il joue quand il interprète Bach ou Moussorgski. Car Vieru est un pianiste d'origine roumaine. On pourrait croire à cette hypothèse de l'improvisation si l'on oubliait que l'écrivain est proche des mathématiques, ce qui implique une logique et une concentration rares dans le monde saturé des Lettres. Nous sommes loin de la vanité habituelle. À savoir ce mépris qui consiste à saupoudrer un essai de mauvaises citations et de références pompeuses. Il ne s'agit pas ici d'impressionner le lecteur. La première qualité des textes critiques rassemblés dans ce volume est l'irrévérence. Les artistes sur lesquels médite Vieru ne sont pas des modèles intouchables. En trois points, cela donne une méthode iconoclaste : absence de fascination à l'égard de la création, réhabilitation de l'ironie, propos hors des sentiers battus. Parmi les aventuriers étudiés, il y a notamment John Cage, Glenn Gould, Domenico Beccafumi, Malcolm Lowry. En somme, les regards sur l'art (qui donnent son sous-titre à ce Gai Ecclésiaste finalement assez peu nietzschéen) traversent les siècles et prolongent l'art du piano. Les peintres, les écrivains, les musiciens permettent un autre élan, comme un extraordinaire point s'ancrage dans le réel.

Tour à tour, et chaque fois en écho avec l'art, Andreï Vieru explore l'interprétation, le hasard, le narcissisme, les dangers du style (au sujet de Cioran), l'inconscient politique des intellectuels russes à l'heure de l'idéologue Jdanov (le tout déchiffré en deux chapitres), ou encore la notion de chaos et de nombre. Ce sont là les passages les plus volontairement obscurs à force d'équations et de démonstrations algébriques. En effet, l'auteur s'amuse souvent à confronter les aspects les plus simples de la pensée avec les axiomes les moins évidents.

Andreï Vieru est vraiment persuasif quand il est au plus près de l'interprétation - au sens musical, c'est-à-dire quand il s'accapare le rythme, la modulation, la cadence, l'énergie. De ce point de vue, le chapitre "Art et accessibilité (Miles Davis)" est peut-être le meilleur exemple du livre. Contre le "virus de la vulgarité", Vieru esquisse un portrait du trompettiste Miles Davis en subtil pourfendeur du kitsch à l'œuvre. Il écrit sereinement: "Qu'un maniaque du style ait usé d'un ton cool, rien d'étonnant à cela. Mûri, un style se dégage des tachycardies et des fièvres qui l'ont engendré. En pratiquer un suppose déjà toute la discipline d'un certain type de froideur."

Jean-Philippe Rossignol

© 1994-2017 Andrei Vieru. Tous droits réservés.

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