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Pour Courrier international  (version non censurée)

 

C.I. Donner un concert à l’occasion de la fête nationale de la Roumanie… c’est une forme de patriotisme? Ou seulement un rappel, le souvenir, comme un marque-page, d’un évènement qui ne devrait pas engendrer d’anniversaires, symboliques, à une date précise, mais pratiquement chaque fois que  nous ressentons le besoin ?

Donner un concert à l’occasion de la fête nationale de la Roumanie… c’est une forme de p

A.V.  Le patriotisme n’est pas mort, mais il est aujourd’hui sérieusement mis à l’épreuve. Le patriotisme — celui des Européens s’entend — est depuis longtemps mal vu. Dans certains pays, il est méprisé au nom d’un prétendu universalisme, et ce, par les représentants d’un courant de pensée ayant de l’universalisme une vision purement administrative. Les valeurs universelles pour ces « fonctionnaires de la pensée » ne forment rien d’autre qu’un inventaire, une liste numérotée de croyances et de marottes auxquelles on peut en ajouter d’autres à loisir puisque de toute façon il ne s’agit que d’un système de pensée porteur d’incohérences. L’universaliste actuel a surtout tendance à y ajouter des préjugés, et en nombre, tant « l’universalisme » d’aujourd’hui est conçu comme une fuite en avant vers le grand Tout œcuménique et postmoderne. Or la voie du grand Tout — celui qui efface les frontières entre concepts et du même coup s’imagine effacer les frontières en général — passe par la contradiction, fait un petit détour par le déni, et ensuite, comme son nom l’indique, mène tout droit vers le totalitarisme.

Le vrai universalisme et le patriotisme auraient-il vécu ? Vous aurez remarqué que j’ai fini mon concert par le Kyrie du Requiem de Mozart… (que, vu l’occasion festive, je n’avais pas osé annoncer dans le programme, ni même à Madame Doïna Marian, à qui j’aimerais rendre ici hommage pour la manière dont elle parvient à remettre sur pied la filiale parisienne de l’Institut Culturel Roumain… j’aimerais ne pas oublier Messieurs Pierre Cardin et Jean-Pascal Hesse, qui ont accepté d'accueillir ce concert)

La fête nationale de la Roumanie tombait cette année à moins d’un mois après les événements du Bataclan.

 

 

C.I. Est-ce que vous vous sentez plus Roumain, plus Français ou d’avantage  Européen, citoyen du monde?Est-ce que vous vous sentez plus Roumain, plus Français ou d’avantage  Européen, citoyen du monde?

 

A.V.  Bien que ce soit très « tendance », je ne me sens pas suffisamment borné pour m’ériger en je ne sais quel « citoyen du monde ». À vrai dire, je me sentais d’ici jusqu’au jour où j’ai commencé à soupçonner le Vieux Continent d’avoir cessé de se considérer européen. L’Europe fait mine de ne plus croire en elle et ce faisant elle s’est trahie. Mais je n’ai pas vocation à lui intenter un procès en haute trahison. Je sais, tout ceci sonne prétentieux, mais tant pis : en jouant, en écrivant, je préfère essayer de contribuer à la réhabilitation de la pensée authentiquement européenne et, au passage, à la réhabilitation de la langue française, dans laquelle ces dernières années je me sens de plus en plus souvent forcé d’emprunter des tournures indirectes, comme jadis en Roumanie — et pour des raisons en partie semblables… 

Pour tenter de répondre plus directement à votre question, je me sens Allemand quand je regarde ou écoute une page de musique, Français quand je m’escrime à aligner trois mots, Roumain (et un tantinet Russe) lorsque je rêve ou que je traîne dans les rues de Paris, apatride lorsque je tente de percer le mystère d’une formule mathématique.

Mais vous savez, encore une fois, le cosmopolitisme actuel me semble relever d’une pensée provinciale de pas très bon aloi. L’Europe est devenue une province de ce qu’elle était il n’y a pas si longtemps.

 

 

C.I. Comment mariez-vous la passion à la raison? Les mathématiques, avec la philosophie et la musique ? Existe-t-il une philosophie de la musique ou une musique de la philosophie, déclinée en formules presque mathématiques?

Comment mariez-vo

A.V.  Je ne peux que vous répondre en amateur. La relation entre mathématiques, philosophie et musique ressemble à celle qui s’établit entre le Vrai, le Bien et le Beau. Une relation circulaire, puisque ceux-ci — comme celles-là — se nourrissent les uns les autres. Un peu comme la laideur, le mal et le mensonge au milieu desquelles nous vivons si vous me permettez de vous faire une réponse pieds sur terre. 

Ce qui est exaltant en mathématiques comme dans la musique digne de ce nom, c’est que vous en devenez prisonnier, que vous en êtes guidés et que vous ne pouvez d’aucune manière émettre n’importe quelle ineptie qui vous passe par la tête. Par contre, cela s’est vu maintes fois en philosophie. Si vous m’autorisez cette boutade, les mathématiques ne respectent pas les droits de l’homme : vous ne pouvez pas y dire impunément n’importe quoi ; tôt ou tard, les erreurs des mathématiciens finissent par subir une correction. Et pourtant, la réalité mathématique et la réalité musicale sont plus riches que n’est celle qui nous entoure ici-bas. C’est pourquoi les colonels grecs ont interdit Gödel en 1967, c’est pourquoi Ceausescu avait démantelé l’Institut des Mathématiques, c’est pourquoi des voix se sont élevées récemment en France et ailleurs pour bannir la musique.

 

 

C.I. Cioran pensait que seul Bach pouvait encore sauver le monde. Vous êtes connu comme un virtuose de Bach. Une coïncidence ou rien qui ne soit dû au hasard? Cioran pensait que seul Bach pouvait encore sauver le monde. Vous êtes connu comme un virtuose de Bach. Une coïncidence ou rien qui ne soit dû au hasard?

CiorA.V.  Je n’ai pas de souvenir d’un monde d’où Bach serait absent. Bach est un esprit authentiquement universel, comme Leibniz. Hélas, il est trop souvent réduit à moins qu’il n’est par toutes sortes de maniérismes et de tics de pensée. Du reste, j’ai toujours dit que le vrai universalisme était la valeur la moins partagée.

 

Pour Le Monde

Florence Noiville :

- Pourquoi avez-vous choisi le français ?

Andrei Vieru :

- Lorsque s'est posée pour moi la question de l'écriture, j'aurais pu choisir entre le russe, qui est ma langue maternelle, et le roumain, dans lequel j'ai fait mes études. J'ai tranché en choisissant le français, langue assez souvent maltraitée, et que j'essaie de défendre (alors que je maltraite sans vergogne l'anglais dans mes textes mathématiques).

Écrire dans un idiome qui n'est pas d'emblée le vôtre comporte quelques avantages de taille. Les difficultés que vous devez vaincre pour vous y exprimer vous offrent la possibilité d'imposer une certaine distance entre vous-même et vos écrits. Ne pas se laisser contaminer par eux constitue un idéal littéraire quelque peu oublié depuis deux ou trois siècles. (Ainsi, Hugo s'indigne de l'abjection qu'il décrit, jamais Saint-Simon...)

Sans compter que les barrières que vous devez franchir quand vous écrivez dans une langue d'emprunt vous prémunissent contre la graphomanie, qui fait partie, pour moi, des maladies honteuses.

À bien y réfléchir, j'ai choisi le français pour me punir : un instrument doit bien faire ressortir les défauts de celui qui le manie, et le français était, pour moi, idéal.

© 1994-2017 Andrei Vieru. Tous droits réservés.

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