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Héros de la guerre froide

On était moins tolérant du côté de Prague, de Budapest, de Bucarest et, sans doute, mais je manque d'informations à ce sujet, à Tirana ; les compositeurs ne baissaient pas les bras, ils naviguaient entre la marginalité et la clandestinité... Tout cela mériterait, avec le recul du temps, d'être réévalué, ce que nous avons fait, en quelque sorte, au cours d'un bref concert roumain, lundi dernier, dans le Grand Salon de l'Hôtel des Invalides.

Séance largement familiale où le pianiste Andreï Vieru, artiste de résidence parisienne, superbe interprète de Bach et de Beethoven (l'enregistrement de ses Variations Goldberg a fait date, et ses Variations Diabelli également) a joué des œuvres de son père, Anatole Vieru (1926-1997) lequel fut, avec une grande modestie, l'un de ces héros de la guerre froide.

Nous étions en pleine guerre froide lorsque j'accueillis Anatole Vieru au huitième festival de Royan, le 9 avril 1971, à l'occasion de la création mondiale d'Ecran, avec Bruno Maderna au pupitre de l'Orchestre Philharmonique de l'O.R.T.F. La soirée se terminait par la Musique pour cordes, percussion et célesta de Bartok, un vrai concert d'archives, qui somnole aujourd'hui dans les réserves de l'INA...

Claude Samuel

Le Monde de la Musique

Vieru l'élu

Andreï Vieru appartient à un cénacle étroit : celui des grands pianistes. Son dernier disque, d'une exigeante beauté (INA "Mémoire vive" 262016, "Choc" du Monde de la Musique), et quelques concerts qui sont des événements pour ceux qui y assistent, témoignent d'un talent que beaucoup de ses confrères plus célèbres peuvent lui envier.

Pour preuve, le concert qu'il a donné à l'Amphithéâtre Richelieu de la Sorbonne. Sa lecture de la Sonate en la majeur D959 de Schubert était transparente, sans aucun des effets ou afféteries qui la parent trop souvent vainement. Mais c'est dans Les Tableaux d'une exposition de Moussorgsky qu'il a le mieux révélé son art. Rien n'est plus facile, dans cette œuvre, que de choisir la brillance, surtout quand, comme Vieru, on est doué d'une virtuosité implacable. Mais Vieru a joué ces Tableaux comme un document brut, avec un refus de l'ostentation qui a totalement dépouillé l'œuvre de son aspect illustratif.

Nathalie Krafft

Le Monde

Andreï Vieru, pianiste abstrait

Grand, il se pose sur une chaise basse. Après, la volonté passe directement de la tête au clavier, le corps se laisse oublier. Ce n'est pas lui, Andreï Vieru, pianiste transparent, qui laisserait penser que jouer de cet instrument est affaire de muscles, de souffle, de gestes, d'affirmation de soi. Encore moins, évidemment, d'effets de manche et d'œil pâmé. Mercredi 12 février, salle Gaveau, l'auditeur se sentait un peu indiscret d'être là. Et d'être spectateur de surcroît. Andreï Vieru est ce pianiste roumain dont on avait bien compris, dès son apparition à Paris (le Monde du 24 février 1989), qu'il allait falloir compter avec lui. Lui dont le message induit, sur une scène de récital, peut se résumer ainsi : "Je ne compte pas, faites comme si je n'y étais pas."

Un philosophe au clavier

Alors on va le chercher, dans son univers mental retranché. On apprend vite à différencier, dans l'extrême économie de ses nuances, ce qui tire sur le gris, ce qui est crème, perle, blanc, immaculé, comme on accommode son regard aux blancs de Mondrian. Variations sur un thème de Händel de Brahms, 32 variations sur un thème en ut mineur de Beethoven : Vieru a bâti l'essentiel de son récital comme un enchaînement d'instants, de dessins échelonnés du plus simple au plus compliqué, dont il sait détourner les formules stéréotypées d'un contrepoint habilement trouvé dans les voix médianes, d'un accent curieusement placé, d'une élocution toute personnelle qui laisse le son en suspens, et refuse de déclamer. Même l'ultime fugue brahmsienne, herculéenne, est livrée sans démonstration. On pense aux dialogues détachés des films de Godard - c'est dit, ça peut bouleverser, ça ne pèse jamais. On pense aussi, bien sûr à Keith Jarrett et à son refus d'interpréter Bach ou Bartok. Interprétation et pouvoir : Vieru est un philosophe au clavier.

Qui joue assez magnifiquement pour que quelques fausses notes se glissent ça et là sans qu'on s'y attarde, sans même qu'on y prenne garde. Du coup on comprend, indirectement, ce que la virtuosité peut avoir de machinal, de non habité. (...) On entend dans ses césures intérieures la filiation avec Thelonius Monk, même si sa morale vient probablement, de Roumanie et de Dinu Lipatti.

Dans la Sonate opus 110, Beethoven est le plus fort et Vieru se comporte presque en interprète "normal". Le temps prend une direction obligée, le ton devient (involontairement ?) plus théâtral. Mais un choral de Bach transcrit pour piano par Busoni clôt le récital : recto tono, hors du temps, c'est un objet. Abstrait.

Anne Rey

Le Quotidien de Paris

Révélation

La découverte d'un vrai grand pianiste est un événement qui stimule. Arrivé en France voici quelques mois, Andreï Vieru a quitté sa Roumanie natale pour tenter sa chance à l'Ouest. Formé à l'école soviétique et à l'école roumaine, celle qui nous a donné notamment Clara Haskil, Dinu Lipatti et Radu Lupu, il vient de causer le plus grand choc aux auditeurs qui avaient eu la curiosité de se rendre à ce récital Salle Gaveau. Vieru est de la race de ces musiciens les plus intéressants, ceux pour qui l'instrument n'est pas une fin en soi mais une possibilité d'expression. Le jeu, faut-il le préciser, est sans faille. On n'y songe pas d'ailleurs en l'écoutant, car on est pris par l'interprétation elle-même. Il fait ce qu'il veut de ses doigts, travaille le son en fonction des structures musicales qu'il élabore, des styles qu'il aborde, et il parvient à donner une unité inattendue à un programme très diversifié.

La Partita no 6 de Bach est traitée avec un goût et une intelligence confondants, tout y est beau, subtil, équilibrée, nouveau, convaincant. Avec sobriété, chaque phrase, chaque développement est modulé, accentué, dans un propos qui concerne à chaque instant, dans le plus absolu naturel. Même instinct et même science de l'analyse dans les Sarcasmes de Prokofiev, avec des couleurs naturellement plus éclatantes. Et puis, c'est le délicat miracle des Variations opus 27 de Webern avant de plonger dans la Sonate en la majeur de Schubert, prodigieuse d'acuité, de finesse, de présence et de vérité. On pense, bien sûr, à la concentration d'un Radu Lupu avec moins d'austérité, au toucher inégalable d'un Lipatti, dans une lumière différente.

Si nos organisateurs de concerts et responsables de firmes de disques ne nous redonnent pas vite l'occasion de l'entendre, ils failliront gravement à leur tâche.

Gérard Mannoni

Le Monde

Transparence de la pensée

Il vient de connaître les tribulations de l'exil. Pendent trois mois, sur quel piano a-t-il bien pu travailler ? Il est calme, en tout cas, devant un assez médiocre Steinway pour un premier récital parisien colossal, rivé sans un geste de trop à son clavier, comme à l'affût de cette pensée qu'il va transmettre, celle de Bach dans les Variations Goldberg, celle de Liszt dans la Sonate. Autour de lui un silence immédiat s'installe, un grand vide se fait.

Andreï Vieru ne s'est pas départi d'une simplicité qu'on ne connaît qu'aux très vieux pianistes, ceux qui ne jouent plus pour le risque mais par nécessité, avec beaucoup d'humilité.

Combien de temps Vieru l'exilé saura-t-il éviter les pièges de la vanité ? C'est techniquement un magnifique pianiste, mais l'important n'est pas là, heureusement. Il ne trouble la beauté des Variations Goldberg d'aucun geste oratoire, d'aucun "quant-à-soi" (main gauche déferlante de Gould, ses grupetti en mitraillette). Il case toutes les voix dans une fourchette de nuances extrêmement étroite, toujours au bord du silence, caressant la forme au lieu de l'asséner. On ne sait pas comment l'émotion naît.

(...) C'est une Sonate de Liszt quasi inédite qui sort donc des doigts de Vieru, avec son architecture verrouillée et fort peu de lyrisme. Ici encore (et comme chez Lipatti) la transparence de la sonorité ouvre sur la transparence de la pensée.

A. R.

Crescendo

Dimanche matin à Flagey

Ce 28 septembre, nous avions la chance d'entendre un pianiste qu'on avait découvert il y a une bonne dizaine d'années et qui nous avait séduit alors par son approche très pure de l'oeuvre de Bach. Pour beaucoup, il est devenu une sorte de second Radu Lupu, son compatriote. C'est pourquoi nous étions heureux de le revoir enfin. Il était accompagné d'une jeune violoncelliste, roumaine elle aussi, au talent très prometteur et à la personnalité déjà très nettement affirmée. Concert à vrai dire splendide en tous points: la Sonate d'Anatol Vieru (je n'ai pu apprendre s'il y avait un lien de parenté entre le compositeur et l'artiste), œuvre dans la lignée d'Enesco, à la fois âpre, sobre et emplie de vraie noblesse, celle de Debussy et, enfin, l'ultime page de Beethoven pour cette formation, l'opus 102 no 2. On ne put qu'admirer cette rigueur un rien austère, cette impressionnante autorité, ce refus absolu du vedettariat qu'oublient tant de nos artistes devenus trop vite célèbres. Ici, nous avons eu droit à une leçon, une démonstration de ce que doit être la musique de chambre : une communion totale entre les artistes, mais aussi avec le public.

Bernard Postiau

Le Midi Libre

Bach et sa limpidité sous les doigts de Vieru

Jean-Sébastien n'aurait pas détesté. À travers le jeu des vitres et des reflets du bâtiment de Foster et celui d'Andreï Vieru, les préludes et fugues du Clavier bien tempéré de Bach ont, dès la première soirée du cycle, grâce à la délicatesse et lapproche musicale du pianiste roumain, trouvé leur exacte dimension.

Sur les chaises disposées dans l'atrium du Carré d'art ou sur les marches, le public, dans le cadre du premier volet de la série, avec les pièces du Premier livre de cette partition monumentale, a pu mesurer d'entrée la maîtrise du soliste, l'élégance de son toucher et sa dynamique dans les phrases où rythme et cadence s'imposent. Attentif, sans ostentation ni effets spécialement spectaculaires, Andreï Vieru a livré un Bach limpide et proche, construisant autour de l'architecture des phrases musicales un ensemble d'une remarquable solidité et d'une belle lisibilité. Pour donner à cette œuvre humanité et caractère.

R.M.

Le Monde de la Musique

Le nouveau romantisme

Drôle de pari pour Andreï Vieru, pianiste d'origine roumaine depuis 1988, que de reprendre à Gaveau, quatre ans après, le même programme que lors de son premier récital parisien. Avec les Variations Goldberg de Bach et la Sonate en si mineur de Liszt, le choix ne peut être celui d'un répertoire limité, mais d'une attitude critique envers son jeu. Si sa première apparition parisienne marquait une distance entre l'interprète et l'œuvre, aujourd'hui, musicien et musique ne font qu'un. Son jeu atteint incontestablement le naturel, douceur immatérielle, fataliste dans les épisodes lyriques, contrastes fulgurants.

Comme pour Liszt, dans les Variations Goldberg, l'accent est mis sur le cantabile. L'architecture se décide au moment de l'émission sonore, sans jamais perdre pour autant sa limpidité.

Vieru était imprévisible ; lorsqu'il feint de se laisser apprivoiser par la musique il devient déconcertant.

Costin Cazaban

La Montagne

Deux musiciens en connivence avec Bach

À la musique sacrée et aux fresques chorales du Bach religieux répondent des pages d'orchestre et plus encore une musique de chambre où l'homme se dévoile derrière le compositeur. La violoncelliste Sonia Wieder-Atherton et le pianiste Andreï Vieru ont percé cette intimité, dimanche, à l'Opéra de Vichy. Les deux musiciens ont rendu familière au cœur cette écriture si particulière, parfois austère.

Quand on écoute Andreï Vieru, on perçoit à la fois le mystère et l'évidence qui pousse un interprète vers un compositeur précis. Entre Bach et le pianiste roumain, il se joue quelque chose de l'ordre de l'invisible, d'éminemment profond et lumineux. Et les notes qu'il développe dans un jeu sobre et nuancé sont chargées d'une clarté envoûtante.

Dans l'Art de la Fugue, que Bach à l'hiver de sa vie lançait comme un pont vers la modernité, Andreï Vieru a créé un lien subtil avec l'auditoire. L'intériorité du musicien, son attitude faussement détachée, donne la curieuse impression que la musique provient d'ailleurs. C'est là toute la magie et la force de cette personnalité musicale qui rejette tout effet, tout épanchement. Son interprétation n'est que transparence et harmonie ; elle est habitée par l'esprit de Bach.

L'intelligence musicale et la sensibilité de Sonia Wieder-Atherton et d'Andreï Vieru allaient s'épouser dans la Sonate no 3 pour piano et violoncelle. Dans le deuxième mouvement, le dialogue entre les deux instruments a trouvé un magnifique équilibre auquel l'assistance a répondu par un silence religieux. Et les quelques secondes qui ont prolongé l'émotion du dernier accord en disaient long sur la communion musicale vécue par le public.


Heidelberger Nachrichten

Dan Grigore était annoncé, mais c'est son élève qui est venu jouer à sa place : dans le cadre de "l'Automne de Heidelberg", l'Institut Culturel "Compositrices d'hier et d'aujourd'hui" a organisé un récital de piano dans lequel a pu s'affirmer Andreï Vieru, représentant d'une génération plus jeune de pianistes roumains. Et cela avec un tel élan intellectuel qu'on a supporté sans peine l'absence de son maître.

Les exigences d'Andreï Vieru ne lui permettent pas de se contenter d'une simple interprétation des œuvres figurant au programme. Dès le début, son jeu a laissé entendre que, dans la première partie du programme, il allait présenter comme musique "absolue" ce qui n'avait été conçu initialement que comme un "exercice pour Clavier", à savoir la Sixième Partita de Jean-Sébastien Bach. Il nous livrait accessoirement la preuve de la thèse de Forkel : "Qui peut apprendre à bien jouer certains de ces morceaux, pourrait avec cela faire son bonheur dans le monde."

 

Les sept mouvements de la Partita, avec leur parfaite clarté formelle, dans lesquels Andreï Vieru a présenté - de manière presque descriptive - des modèles de mouvement différents, contrastaient avec la Fantaisie chromatique et Fugue, avec ses labyrinthes de legato, avec sa rhétorique gestuelle, avec son univers intérieur infiniment riche, jouée cependant de telle sorte que sa forme avait gardé toute la fermeté de ses grandes lignes, claires jusqu'à l'horizon.

 

Il en allait tout autrement des Six moments musicaux op. 94 / D780 de Schubert. Ici, la matière se limite à quelques formules poétiques, rendues par Andreï Vieru avec une délicatesse extrême, laissant entrevoir, au-delà, l'infini. Les six tableaux musicaux (autant de modèles pour toutes les "chansons sans paroles") renvoyaient le spectateur en arrière, vers les sept mouvements de la Partita de Bach. Ainsi, le programme s'arrondissait, qui avait eu pour point de départ une succession de morceaux à modèle de danse clairement défini, et qui accédait ensuite à une expression poétique d'une délicatesse si intense dans sa nostalgie, que les limites du genre s'en trouvèrent complètement dépassées.

L'interprétation d'Andreï Vieru correspondait au concept spirituel qu'il a mis à la base de son récital. Les mouvements de la Sixième Partita étaient d'une grande plasticité, et l'on pouvaient suivre les structures polyphones jusqu'aux plus petits détails.

La fluence des phrases en legato de la Toccata du début de la Partita faisait pendant aux figures ciselées en staccato de la basse de la Courante. Le mouvement musical a été analysé comme phénomène autonome, devenu ici le sujet même - nous pensons tant aux figures commençant et interrompant l'Allemande, qu'aux silences expressifs de la Sarabande ou à l'essor précipité de la Gigue. Andreï Vieru a jeté cependant une autre lumière sur l'interprétation de la Fantaisie chromatique, à laquelle il a rendu justice, entre autres, par un usage varié de la pédale, pour la rendre conforme aussi à l'univers puissant et parfaitement structuré de la Fugue. (D'habiles interventions agogiques de la main gauche assuraient la maîtrise supérieure de la forme.)

Alexander Pschera

© 1994-2017 Andrei Vieru. Tous droits réservés.

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